Vive l’horizontalité !  Tous à l’horizontale ! Non, je vous rassure, ce cri du cœur, cet élan à se retrouver toutes et tous dans cette position qui s’oppose à la verticalité, n’est ni un appel à la débauche, ni un encouragement au farniente. Rien à voir avec le fait de se vautrer dans un hamac ou sur un canapé seul ou à plusieurs. Il n’est ici question que d’horizontalité au travail ou plus exactement dans l’organisation du travail. Et derrière ce mot d’ordre, il y a une conviction : l’horizontalité favorise l’idée et la création quand la verticalité sacralise le pouvoir et son exercice.

Les organisations verticales, on les connaît, depuis l’invention de l’armée, du Vatican et du pouvoir politique. Plus récemment, elles se sont sophistiquées avec l’essor de la révolution industrielle quand il fallut organiser l’outil de production dans le respect d’une séparation bien étanche des classes sociales. Il faut reconnaître que cette organisation quasi militaire permettait de rationaliser une production de masse, où l’on exigeait peu des forces qui faisaient fonctionner les usines. Les agences de publicité qui se sont créées dans la première partie du vingtième siècle ont calqué leur organisation sur celles de leurs clients, plus par mimétisme que par souci d’optimiser leur activité, en privilégiant une structure verticale qui n’oubliait pas de faire une place de choix au pouvoir, à son exercice et à ses privilèges. Les agences sont encore organisées comme elles l’étaient à l’époque de Ford et des théories productivistes. Il semble pourtant que depuis, de l’eau ait coulé sous les ponts. Comme quoi un métier qui n’en finit pas de se persuader d’être moderne peut s’accrocher à des archaïsmes d’un autre temps.  Force est de constater que la verticalité dans nos métiers n’a jamais servi ce pour quoi elle était faite, à savoir l’éclosion des idées et de la création. Dans une époque faste et en pleine expansion, elle ne l’a pas entravé mais on attend encore la démonstration qui viendrait nous convaincre qu’elle en a été l’incubateur et l’élément déclencheur.

La verticalité crée des rapports subordination. Monsieur de La Palice ne dirait pas mieux. Et dans un métier où la création, les idées, l’expérience, la culture sont importantes le seul lien de subordination qui soit vertueux est celui de l’apprentissage, autrement dit celui du maître et de son disciple dans un processus très identifié qu’on appelle la transmission. Il y a belle lurette que les directeurs artistiques n’ont plus d’assistants attitrés à qui ils peuvent diffuser leur savoir. Les organisations ont eu tôt fait de « rationaliser » tout cela à la faveur d’un tableau Excel et de mettre les jeunes assistants à disposition de tous donc de personne.  La transmission du savoir et du savoir-faire n’est jamais favorisé par les organisations verticales. D’ailleurs, il n’existe pas d’organisation verticale pour les peintres, pour les sculpteurs, pour les écrivains, pour les musiciens. Alors pourquoi diable, avons-nous besoin de verticalité pour la création publicitaire ? nos métiers ont besoin avant tout de compétence or nul besoin d’être sociologue patenté pour savoir que les organisations verticales consacrent ceux qui ont un talent pour s’y épanouir et pour en prendre le contrôle et rarement ceux qui ont pour seul talent la compétence pour leur métier. On a tous rencontré des patrons, des chefs sans talent, sans leadership, mais avec une redoutable capacité à réussir, à grimper et à s’imposer dans les organigrammes. Nous avons fini d’être naïfs et de croire que les meilleurs prenaient le pouvoir comme si ceci fut une règle intrinsèque des organisations. L’attribution des postes dans un organigramme obéit peu ou prou aux lois de la cour de Versailles sans que celles-ci d’ailleurs soient toutes immorales ou négatives. Il est question ici de pactes, d’alliances, d’allégeance, de fidélité, d’obéissance, de faveurs, de loyauté, de trahison et de stratégies. Les organisations horizontales favorisent les idées, la création, l’intelligence, la pertinence et le bon sens en nous libérant de la politique, des jeux de pouvoir et de toutes ces contingences qui nous contraignent à être les porte-voix, de nos organisations et de leurs exigences souvent au détriment des clients qu’on sert.

Expérimenter l’horizontalité ne permet pas seulement de mieux travailler et de mieux profiter des compétences des uns et des autres. Cela procure aussi de nombreux plaisirs dont certains sont inattendus : il est facile de conceptualiser l’avantage de ne plus avoir de chef. En revanche, le plaisir de ne plus être chef est une découverte insoupçonnée : la subordination qu’on le veuille ou non, fausse les rapports au travail, les pervertit et ne plus être chef, c’est se débarrasser de ces relations contre-nature aussi naturellement qu’on envoie balader ces vêtements sur la plage l’été.

Je vous le redis, vive l’horizontalité.