Désormais, nous le savons, rien ne sera plus comme avant. Cela veut dire peu ou prou que tout va changer. Et tout, c’est beaucoup. Vous en conviendrez. Notons néanmoins que bien avant la crise du covid-19 nombre de penseurs, de scientifiques, d’intellectuels et de chercheurs s’interrogeaient déjà sur notre avenir notamment sur les transformations qu’entraînent à la fois l’évolution phénoménale des nouvelles technologies et les dérèglements non moins spectaculaires de la planète. Des sujets aussi complexes que la médecine prédictive, le transhumanisme, la collapsologie, l’intelligence artificielle mettaient déjà en perspective des changements majeurs non seulement d’un point de vue économique, mais sociétal voire anthropologique.

Une des observations que l’on peut faire de changement, c’est notre rapport au progrès. Le progrès, c’est cette idée selon laquelle notre futur serait meilleur ou que demain serait préférable à aujourd’hui.  Or on ne parle plus de progrès. Il fut un temps, où on n’arrêtait pas le progrès. Il semble désormais qu’il soit mort. Le sociologue Gérald Bronner a étudié le degré d’occurrence du mot progrès dans le discours public et il note que celui-ci a quasiment disparu à la fin du 20e siècle, pour s’éteindre complètement après les années 2000.  Le phénomène est notable que ce soit en français, en anglais, en italien et même en russe. Or le progrès a été le moteur de la société après la seconde guerre mondiale et surtout le moteur de la société de consommation. L’idée de progrès a servi de terreau à cette formidable machine qui nous a convaincu pendant des décennies que tel nouveau modèle était mieux que l’ancien, que le Gillette trois lames était mieux que le deux lames. En faisant l ‘acquisition de tous ces biens, notre vie s’en trouvait meilleure. En fait tout concordait. Tout allait dans le même sens. L’économie, le commerce épaulé par son avatar, le marketing, et la pensée collective. Bronner note que la décadence du mot progrès arrive dans les années 90 peu de temps après que Coluche nous a interpellé sur l’absurdité de ces lessives qui lavaient toujours plus blanc. Autrement dit, le phénomène n’est pas si récent même si l’inertie n’a pas provoqué une décroissance immédiate ou un bouleversement soudain dans les comportements. En tout cas, il a eu le temps de s’installer durablement.

Si le mot progrès a disparu de nos écrits et de nos têtes, le philosophe et physicien Etienne Klein nous fait remarquer qu’il a été remplacé par un mot qui n’est pourtant pas son synonyme : l’innovation.  « L’innovation est justifiée par le constat d’un état critique du présent ». C’est une réponse à un défi, à un enjeu. L’innovation corrige donc le présent et on nous convainc qu’on ne s’en sortira pas sans l’innovation même si on ne sait pas quel monde cela produit, vers quelle finalité cela nous conduit. C’est un saut vers l’inconnu, beaucoup moins rassurant que la rhétorique du progrès, qui s’appuie, elle, nous dit toujours Etienne Klein, sur « une certaine configuration du futur crédible et attractive »

Pas étonnant dans ce contexte que le « nouveau » écrit en gros sur nos produits de supermarché ne nous séduisent plus autant et qu’ils aient du mal à trouver un sens sauf à gommer un problème patent, le trop de sucre, le trop de sel, par exemple.

La source qui alimentait la machine à enchanter la consommation, ce monde merveilleux hyper positif, hyper optimiste, mis en musique par la réclame puis la publicité s’est tarie. En disparaissant du langage mais aussi de nos cerveaux, l’idée de progrès nous a privés du sens qu’il y avait à consommer toujours plus. Le monde de la consommation n’est plus cet espace infini en perpétuelle expansion. C’est un monde fini, dans un sens comme dans un autre.

(suite  au prochain numéro – la quête de sens )