Vous souvenez vous du monde d’avant ? C’était il y a quelques semaines. Une éternité. C’était avant JC. Avant le jour du confinement. C’était jadis, c’était naguère, c’était une autre ère, un autre temps. Pour preuve, on courait d’un endroit à l’autre, on s’entassait dans les métros, on pensait aux prochaines vacances, au dîner du vendredi soir au restaurant. On se prélassait aux terrasses de café. On se précipitait aux soldes. Les sportifs préparaient les JO. Le PSG, son ¼ de finale. Les politiques, les municipales.

A l’époque, les spécialistes des prévisions faisaient leurs prévisions, le monde des affaires faisait des affaires, les entreprises entreprenaient, les travailleurs travaillaient. Les écoliers allaient à l’école. Les gens de gauche avaient leurs discours de gauche, ceux de droite leur discours de droite. Chacun chez soi, les vaches étaient bien gardées. Et puis badaboum. Le grand jour est arrivé. Pas celui dont rêvent les révolutionnaires, ceux qui veulent renverser la table et descendre dans la rue. La rue, parlons-en. Vide. Personne. Un décor de cinéma. Non, le grand jour c’est celui qui nous a mis le nez sur la réalité. Comme on plonge son pied dans la mer pour vérifier qu’elle est bien froide On nous a reclus chez nous pour bien nous faire comprendre que dehors c’était dangereux, que les autres étaient dangereux. Que nous-mêmes nous étions dangereux. On ne voulait pas le croire, alors il fallut hausser le ton, sortir des livres d’histoire, les couvre-feux, les quarantaines, les restrictions.  L’heure était grave. La farine et le papier toilette disparaissaient des rayons. D’ailleurs c’était la guerre.

Vous avez remarqué que ce que l’on disait le 3 mars n’avait plus rien à voir avec ce qu’on pouvait dire le 13 mars et que notre pensée évoluait encore le 23 mars, puis le 3 avril et encore le 10 avril. Nos avis changeaient vite. Notre pensée girouette devenait obsolète aussi rapidement qu’une collection chez H&M. C’est comme si chaque jour on avait pris 10 ans. En trois semaines, on avait été capable de prétendre que les masques c’était ridicule, avant de se raviser et de soutenir que les masques ça ne servait à rien, pour ensuite affirmer que les masques c’était uniquement pour les malades. Encore après, on avait argué que les masques c’était pour les personnels soignants juste avant de défendre que les masques c’était pour tout le monde. On a fini par se dire « mince, où vais-je trouver un masque demainpour pouvoir sortir faire des courses vu que c’est devenu obligatoire chez Carrefour ? «

Ce qu’on sait, ce qu’on pense le matin n’est plus valable le soir. Pas étonnant dans ce contexte, qu’on nous dise que rien ne sera plus comme avant ? Rien ne sera plus comme la veille.

Rien ne sera plus comme avant. Vous l’entendez cette phase ? Vous n’entendez que ça. Rien ne sera plus comme avant. Elle met tout le monde d’accord. C’est rare qu’une phrase se retrouve simultanément sur toutes les lèvres. Dans les conversations de bistrots ou ce qu’il en reste, dans les discussions familiales, dans les discours des gens au pouvoir, sur les plateaux télé, sous les plumes des intellectuels, dans les bavardages sur facebook, dans les échanges de politesse sur teams quand avant de commencer une réunion en télétravail on échange quelques civilités.

Rien ne sera plus comme avant. Mais ça veut dire quoi ? Qu’est-ce qui va changer ?

Suite au prochain épisode.